Patrick Geddes et

LE COLLÈGE

DES ÉCOSSAIS

L'HISTOIRE

Les mots de Patrick Geddes


Le Collège des Ecossais à l’Université de Montpellier par Patrick Geddes

The Aberdeen University Review, July 1927. Extraits. Patrick Geddes a fondé le Collège en 1924.

Certaines personnes commencent à nous demander pourquoi nous sommes ici et ce que nous essayons de faire. Mon épouse et moi-même sommes venus à Montpellier pour la première fois il y a presque quarante ans, attirés en premier lieu par la réputation légendaire de cette université connue parmi toutes les autres comme la plus durable et la plus ancienne capitale de la botanique. …Les bustes de la longue lignée des botanistes montpelliérains entourent le jardin de Candolle, et parmi ceux-ci il ne peut y avoir de professeur plus brillant que Flahault … C’est lui qui m’a fait venir à Montpellier, j’ai ensuite entretenu notre amitié en revenant périodiquement. D’année en année, j’y ai envoyé mes meilleurs étudiants et assistants, … ainsi que mes fils et ma fille. Mon épouse a noué des amitiés et cela a entraîné des échanges de jeunes gens, les enfants de trois familles nous rendant visite en Ecosse et les nôtres se rendant chez eux, avec dans l’ensemble d’excellents résultats. Il n’y a pas de meilleure méthode d’éducation ou de meilleure expérience éducative et c’est en même temps la moins coûteuse ; il faudrait davantage d’échanges de cette nature, interuniversitaires et internationaux. L’un de mes rêves les plus anciens a toujours été la renaissance du Collège des Ecossais de Paris…

Toutefois la France n’est pas qu’un grand cercle avec Paris au centre : elle a cet avantage contrairement à d’autres pays européens qui sont seulement connectés soit à la Mer du nord et à l’Atlantique soit à la Méditerranée, d’être bordée par les deux. Sa forme hexagonale sur la carte l’appelle à se libérer de l’hyper centralisation parisienne et dans ce mouvement régional les provinces méditerranéennes – Provence et Languedoc - ont naturellement dominé en littérature, comme aussi jadis dans les domaines de l’enseignement, des sciences et de la médecine. De ces dernières en particulier, Montpellier est le centre depuis des siècles. Par conséquent, plus qu’à un cercle, il nous faut penser la France comme une ellipse nordique-méditerranéenne, dans laquelle Paris occupe bien sûr le foyer principal, mais dont Montpellier est le second foyer. Ici donc se trouve le centre, à la fois naturel et historique, le mieux adapté à l’indispensable extension de la re-régionalisation de la France, condition évidente d’un avenir plus prospère. Sans se mêler de politique, les étudiants étrangers viennent ici pour des études très bien encadrées ainsi que pour les merveilleux bienfaits du soleil méditerranéen qui est tellement meilleur pour la santé physique et le bien-être psychologique que les sombres hivers des villes du nord…

Quelles sont nos réalisations aujourd’hui, tant du point de vue matériel qu’éducatif ? Ici, à la limite des terres de garrigue qui s’élèvent jusqu’aux contreforts des Cévennes, un peu après la dernière station de la ligne de tram à la périphérie de Montpellier, deux hectares rocailleux abandonnés depuis longtemps sont en train d’être défrichés et transformés en jardins de différentes natures. La vieille maison de quatre pièces est maintenant quatre fois plus grande grâce à son extension sur trois côtés ; et bâtie au-dessus de notre carrière se dresse notre Outlook Tower qui domine le grandiose paysage. Vers le sud, la silhouette de Montpellier se découpe sur l’arrière-plan de la mer, et vers le nord, l’impressionnant Pic Saint Loup et les grands escarpements du Mont Hortus ouvrent le chemin des Cévennes en passant par le Mont Aigoual, plus massif et plus haut que le Ben Nevis[1]. Par temps clair on peut voir le matin vers l’est les plus proches sommets de l’arc alpin tandis qu’à l’ouest se profilent les magnifiques pentes neigeuses des Pyrénées. Le bâtiment principal ne peut accueillir que huit étudiants, en attendant la construction indispensable d’une aile d’une capacité deux fois supérieure pour le compléter; mais nous avons agrandi une petite maison d’une pièce qui en compte six maintenant, une seconde de quatre pièces est passée à huit, une troisième encore de quatre pièces aussi en compte plus du double, plus une dernière récemment acquise. En plus de ces maisons il reste environ trois hectares, l’espace pour d’autres constructions ne manque donc pas et nous pouvons aussi utiliser une partie de la garrigue.

Le terrain de la parcelle principale est très varié et propice à la création de toutes sortes de jardins différents. D’abord pour des fruits, des légumes et des fleurs en quantité appréciable, assez pour en donner en plus de ce qui nous est nécessaire. A côté une longue bande de terre qui sert de limite à la propriété forme un jardin sauvage, réserve naturelle pour les buissons et la flore herbacée de la région (ainsi qu’un « champ Fabre[1]» dédié à l’observation des insectes), puis un jardin de rocaille et un jardin aménagé dans une carrière ; l’an prochain nous comptons avoir un autre jardin de type botanique – tous seront utiles aux études de botanique de l’Université. Dans la carrière, l’étudiant de géologie aura sous les yeux un bel exemple de section jurassique avec pli et faille, ainsi qu’une petite grotte du Quaternaire…

D’où une des principales fonctions de ce site comme lieu de formation par l’expérience. Les critiques qui visent le système universitaire sont très répandues dans tous les pays, mais sont sans effet tant qu’elles ne deviennent pas constructives, c’est-à-dire tant qu’elles ne se traduisent pas par un développement plus vigoureux de l’enseignement. … En langage moderne, nous sommes en croissance libre comme au début du Santiniketan de Tagore: ainsi près de notre jeune Collège une école se développera-t-elle peut-être bientôt. A destination des artistes plusieurs ateliers sont en cours d’installation et l’un d’entre eux est déjà occupé. Encore une fois, nous sommes aussi au début d’une entreprise plus importante que celles du University Hall d’Edimbourg ou celle plus récente de Chelsea[2]; car aujourd’hui les concepteurs du Collège des Indiens et du Collège des Américains ont choisi leurs sites et commencent à promouvoir leurs projets dans leurs propres pays; tandis que les étudiants palestiniens de l’Ecole d’agriculture ont à disposition une maison convenable avec un petit terrain à cultiver. Ces derniers éléments, encore une fois, font partie de la « Cité Universitaire » nécessaire pour nos nombreux groupes d’étrangers ; mais aussi pour les étudiants français, ce que les responsables de la ville ainsi que les autorités universitaires commencent à prendre en compte sérieusement. … Qu’en est-il maintenant de nos objectifs éducatifs et de nos pratiques ? Nos collèges naissants attirent en premier lieu des étudiants du supérieur à la recherche d’une initiation de qualité à la langue, à la littérature et à l’histoire française que dispense à l’université l’Institut des étudiants étrangers, mais ils sont aussi intéressés par une formation à l’élaboration d’une thèse originale. Les universités françaises excellent assurément dans ce domaine car elles mettent l’accent, comme les universités d’autres pays, non seulement sur le sérieux des recherches et sur la pertinence de la documentation, mais aussi sur la rigueur du développement logique et de l’analyse critique si caractéristiques de l’esprit français et si formateurs pour les autres. Ainsi au cours de la première année, trois thèses –une de géographie et deux sur l’éducation - ont été présentées en vue de l’obtention du doctorat de la faculté des lettres, et depuis, trois de plus ont été accordées dont deux avec mention ; quatre autres sont en préparation…

Avec ce double groupe de chercheurs diplômés mais aussi de jeunes étudiants, on comprendra mieux un aspect supplémentaire de notre projet de collège, un aspect fondamental et déterminant. L’enseignement universitaire ne repose plus comme autrefois uniquement sur les cours magistraux et les livres ; il inclut aussi des travaux pratiques dans les laboratoires de science, et en ce qui concerne les sciences humaines, des séminaires ainsi que des travaux dirigés accompagnés de séances de discussion. ... Nous avons aussi une «allée philosophique», plusieurs en fait, illustrant les principes de différents systèmes historiques, de Pythagore à Hegel par exemple; l’une d’entre elles en particulier est une représentation graphique des approches et des perspectives scientifiques de Comte et de Spencer[1]. D’autres sont spécifiques et remontent de Bergson aux philosophies de l’Inde antique ; certains chemins vont aussi vers l’avant, allant même jusqu’à ce qui est implicite dans les sciences sociales, comme on le trouve par exemple dans l’évolutionnisme en géographie, en économie et en anthropologie, et en approfondissant la synthèse que Le Play en a fait.

En résumé donc, nos différentes préparations à la thèse assurent une formation conforme aux intérêts particuliers de chaque étudiant, … Nous nous efforçons en effet constamment d’établir une corrélation entre les différentes spécialités scientifiques et humanistes, qui sont les principaux domaines de recherche de nos thèses, toujours en quête de l’harmonie et de l’unité entre les sciences et les humanités qui ont de tout temps été le but de la philosophie. L’objectif essentiel de l’éducation dans notre collège peut se résumer à “Studia Synthetica”.

Toutes les sciences et toutes les humanités sont des productions de la vie et de la pensée humaines à travers l’histoire : sans elles notre expérience et notre environnement resteraient donc tristement incomplets. L’Institut universitaire pour les étudiants étrangers a ici une action importante, il organise des conférences complétées par des visites de musées et de galeries, et des excursions variées avec de bons guides dans les villes historiques voisines. La Faculté des lettres avec ses nombreux cours d’histoire va plus loin. Mais même cela ne suffit pas. C’est pourquoi nous avons organisé pour les vacances de Pâques et de septembre des stages d’archéologie préhistorique et de géographie régionale en Dordogne…

… par un coup de chance inespéré que nous avons pu acquérir le magnifique château historique d’Assas à proximité de Montpellier. … Voilà donc l’ambiance de nos études, elles favorisent et stimulent la recherche analytique tout autant que la démarche et l’intelligence synthétique.

Néanmoins, indépendamment de toutes ces ressources de l’environnement naturel et historique, un autre besoin se fait sentir – celui de l’expérience de la vie active et sa promotion. L’étudiant en médecine la trouve à l’hôpital, le chimiste et le physicien souvent dans leur laboratoire ; mais c’est une autre histoire pour les étudiants de biologie et de sciences sociales : et voilà une des utilités de nos travaux de défrichement et de culture de la terre, et même des débuts de reboisement, et sous la direction de travailleurs compétents ; également pour ce qui va de la restauration de vieux bâtiments jusqu’à l’édification de constructions neuves. Les contacts avec le village s’ébauchent, d’abord avec la musique et les fêtes, avec le jardin de l’école et ainsi de suite ; nous participons aussi à ce mouvement de renaissance des villages, si nécessaire ici, comme dans tous les pays dans une plus ou moins large mesure. Nous sommes ainsi sur la même ligne que de nombreux projets antérieurs, ceux des University Settlements[1]en occident ou des expériences d’aménagement de ville conservateur depuis Edimbourg jusqu’à l’Inde, dont le plus achevé est celui du Santiniketan de Tagore.

Ainsi apparaît un groupement coopératif, dans lequel chaque élément et chaque individu est libre, mais travaille en harmonie avec les principes et les idées en vue d’une éducation supérieure et encourage donc l’intermigration des étudiants. Ce groupement s’est développé depuis ses origines à l’Outlook Tower avec ses travailleurs actifs à Edimbourg, …

En résumé, vous avez là les premiers pas d’une coopération des idées et des actions aux multiples aspects et en pleine expansion, à la fois synthétique, synergique et empathique. D’où naturellement la présence des trois colombes sur nos livres et sur nos bâtiments depuis toutes ces années ; elles se préparent à porter d’autres messages partout sur la terre. …



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